Introduction à la Poésie Elémentaire

Objectivement et historiquement, l'expression « Poésie élémentaire » désigne un courant poétique international de la seconde moitié du XXè siècle, aussi tentaculaire que méconnu, souvent confondu avec les poésies dites « concrètes », « visuelles » ou « sonores », ou encore les « poésies-action » examinées précédemment. En réalité, la poésie élémentaire historique n'a jamais été elle-même qu'un « manifeste » et une manifestation, une poésie vécue comme « performation » et donc de fait une poésie performative : scénique, visuelle, sonore, concrète, etc., de sorte qu’elle se démarque fort peu de ces formes existantes. Tout au plus représente-t-elle à la fois un courant singulier et extrême, une tendance, voire une tentation, comme un fil conducteur sous-terrain et même selon nous une idée directrice. D'ailleurs à l'exception de quelques performers notoires, comme Julien Blaine, œuvrant depuis la fin des années soixante, peu de poètes revendiquent expressément le concept de poésie élémentaire, de sorte qu’il paraît à peu près vierge. Comme si cette poésie attendait moins d’être pratiquée, racontée, étudiée, que d’être une bonne fois pour toute nommée. Autrement dit, à nous d’en faire une idée-force, une idée véritablement porteuse.


De notre point de vue cette appellation désigne surtout une posture subjective devant la poésie, posture qui n'est pas en tant que telle poétique, et qui induit un usage de la poésie tendant à radicaliser ses aspects concrets-élémentaires (visuels, sonores, etc.) déjà existants. Désormais il s'agirait seulement de prendre appui sur cette poésie élémentaire historique dont le caractère essentiel reste peut-être le « non-mimétisme », pour l'orienter plus radicalement vers une sorte de « non-poésie » (par analogie avec la « non-philosophie »), soit une pratique (une pragmatique ?) non seulement déliée du langage de la signification mais également affranchie des recettes et méthodes de la « poésie concrète ».

Il ne s'agit pas de pousser encore plus loin la destruction et/ou la subversion des langages conventionnels, ni de continuer l'auto-invention désormais critique (modernité) de la poésie. La « non-poésie » correspond à un certain usage pour le moins distancié et libre de la poésie (littéraire et concrète, à part égale), considérée en quelque façon elle-même comme langage déjà conventionnel, donc rien d’autre que support et occasion pour d’autres fictions ou inventions poétiques. Cet usage devrait manifester notamment la totale équivalence du « poétique » et du « prosaïque ». A cet égard il conviendrait – une nouvelle fois – de rendre hommage à Robert Filliou qui, avec sa théorie/utopie de l’« équivalence universelle », a donné une première version relativement aboutie – même si elle peut paraître datée sous certains aspects – de la « pensée » autant que de la poésie élémentaire.

Rappelons l’un des acquis théoriques majeur de notre cheminement : le premier enjeu d'une poésie élémentaire est, théoriquement autant que pratiquement, la conquête du littéral par opposition au littéraire. La poésie comprise littéralement, implique non seulement le rejet de la mimesis antique, mais encore celui du système tout entier de la représentation tel qu'il se formule notamment à l'époque de la Culture sous le nom de « Littérature » et qui se supporte d'un Sujet (fût-il allégé, clivé, singularisé, etc.), en réalité toujours aliéné. Il faut savoir qu'il existe une poésie non-littéraire, et pas seulement prosaïque et non-poétique au sens restreint du mot. Une poésie non-figurative au sens large du terme, fuyant ou marginalisant cette figure reine qu'est la métaphore, s'il est vrai que la métaphore, la condensation du sens par substitution des signifiants, est le mode de représentation classique de la poésie. Certes, il est difficile d'exclure la métaphore, mais il est un usage de la métaphore qui la prive de son usage mimétique fondamental, un usage qui la cloue sur elle-même et la pétrifie littéralement. En un mot une poésie non-représentative, fût-ce pour représenter l'absence.


Une poésie non-dévoilante, que nous nommons pour cette raison « poésie dévoilée ». Il est une poésie matérielle qui emprunte les voies du concret – visuel ou sonore – non pour célébrer la matière, mais paradoxalement pour célébrer la ...poésie qu’elle trouve, sous son propre champ, ses propres pavés. C’est pourquoi la dimension élémentairement aboutie des poésies concrètes, sonores et visuelles, se fait jour dans le ready-made, le ready-made généralisé. Le poème non plus comme parole essentielle et dévoilement, mais le poème comme objet trouvé déjà-dévoilé, déjà-fait déjà-dit, déjà-entendu déjà-lu, fait divers de culture et de langue. Donc une poésie identiquement inventive et de découverte. Découvrir, ce n'est pas dévoiler, précisément parce qu'ici la dialectique voiler/dévoiler fait défaut : rien n'est couvert, tout est à découvrir parce que tout est à découvert. Une poésie qui emprunte les voies de la scène, de l'action, de la performance, non pour faire événement ou célébrer l'événement mais pour célébrer le poète, le poète « ordinaire » tel que nous le nommons, en chair et en os comme dirait Julien Blaine, non pas exposant mais bel et bien exposé, non pas dé-livrant tel ou tel morceau de bravoure en le lisant, mais livrant lui-même, donc littéralement faisant livre. Et c'est vrai que la poésie élémentaire, loin d’être contemporaine de la fin effective ou annoncée du livre, en constitue l’une des fins les plus inattendues et les plus passionnantes.

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