Mettre en doute – littéralement : suspendre – l’idée de modernité ne dispense pas d’être « moderne », si cela suffit à repousser les « réactions » en tous genres : passéistes, académiques, archaïques… Le « post » de postmodernité a plutôt le sens d’un ultra, d’un emballement destiné à briser l’immobilisme de fait où se complait toute époque ; un questionnement, un en outre : la modernité, et après ? Et quoi encore ? Est-ce que cela, par hasard, serait suffisant ?… C’est cette pulsion, ce cri, cette révolte, cette intransigeance qu’ont toujours revendiqué les avant-gardes. Contestation, déstabilisation, destruction ; mais aussi affirmation, dans le sens de la singularité, de la particularité accrue des styles et des techniques. Toutes les avant-gardes n’ont jamais été hantées que par cela. Toutes les avant-gardes, néanmoins, sans exception, ont tenu ou se sont cru tenues de lier leur pratique aux idéologies permettant d’englober le social dans leur projet – et ce fut souvent la révolution. Ce n’est pas parce que la révolution est un rêve que l’avant-garde est inconsistante ; ni l’inverse, d’ailleurs. En réalité il faut distinguer entre plusieurs usages, plusieurs maniements du mot « avant-garde ». Je suggère de distinguer :
Faut-il être absolument postmoderne?
Jean-François Lyotard a introduit le mot postmoderne en philosophie dans un livre (La condition postmoderne, 1979) qui se présente simplement, avant toute intention polémique, comme un rapport. Il prétend dresser un bilan des principaux codes langagiers surdéterminant le Savoir et ses divers modes de légitimation. Lyotard extrait ses références des toutes nouvelles technologies communicationnelles, informatiques ou cybernétiques. Etant donné le caractère provisoire de ces recherches, et les simplifications inévitables auxquelles le philosophe a recourt, on peut certes considérer comme réductrices ou hasardeuses nombre de ses analyses. Lyotard fait notamment la part trop belle au discours narratif, plus exactement au récit, qui serait le modèle légitimant de tous les autres types de discours (cognitifs, prescriptifs, etc.) et aurait seul en retour, par sa pratique « mineure » ou micrologique, le privilège exorbitant de procéder à sa propre délégitimisation. Cela contredit justement la thèse principale de l'ouvrage qui conclut à l’hétérogénéité totale des types de phrases et des genres de discours, ce que Lyotard appellera plus tard dans son maître-livre Le Différend.
L'esthétique "postmoderne" et l'objet poétique. Une généalogie philosophique
C’est en adoptant une méthode, la Généalogie, que Nietzsche a pu repérer puis extirper un certain nombre de croyances constitutives de la modernité. Moderne « trop moderne » lui-même, il se lance à corps perdu dans une critique (mise-en-crise) sans faille de la modernité ; « malade » et nihiliste, il diagnostique avec lucidité et stigmatise avec hargne la « décadence » de l’Occident. Il y a du nihilisme dans la critique du nihilisme, et surtout une connivence entre la thèse du nihilisme et la méthode généalogique qui ne repose sur rien, n’a aucun fondement théorique, et d’ailleurs se livre au sabotage systématique de toute idée de fondement. Nietzsche est bien le premier penseur de la post-modernité.


