Vous avez dit "Poésie" ?

En grec...

Le mot poièsis est constitué à partir du verbe poiein qui signifie fabriquer, produire. A l’origine, il désigne donc toutes les productions possibles de l’esprit, même s’il se spécialise assez vite, il est vrai, dans le sens de littérature de fiction, “poésie”. Il s’agit toujours d’une production artificielle que Platon identifie à une technique (tékhnê) d’imitation (mimèsis), mais en tant que fiction bien inférieure à la création artisanale (à la différence de l’artiste, l’artisan est aussi démiurge). De son côté, Aristote définit la poésie comme un art d’imitation, mais au sens également de création, autonome par rapport à l’action (praxis) et à la connaissance théorique (theoria).

En français...

Poésie est un mot relativement récent. Il n’apparaît qu’en 1350, mais c’est pour désigner l’art littéraire en général, l’art de la fiction. Le sens actuel daterait du début du XVIè siècle. Quant aux œuvres que récitaient les jongleurs, trouvères et ménestrels dans les châteaux du Moyen-Age, ce n’étaient pas encore des poésies considérées comme telles, mais des chansons qu’on appelait ballades, rondeaux, virelais, pastourelles, etc… A partir du 16è siècle, poésie désigne donc un genre littéraire, mais aussi une façon de s’exprimer, voire encore plus récemment une façon de voir la vie !

Mimesis

La dualité qui semble au cœur de toute définition de la poésie trouve sa source dans l’antiquité, à partir des conceptions de Platon et d’Aristote : soit on affirme comme le premier (République, 601b ; Gorgias, 502c) que la poésie est un embellissement du discours commun, et que sa spécificité réside dans les contraintes qui règlent son expression (notamment la versification) ; soit comme le second on la définit par une fonction propre de représentation — la mimésis est une représentation d’action selon Aristote —, et alors le “style” poétique ne saurait se réduire à un ornement (de ce point de vue, la seule versification ne suffit plus à faire reconnaître un texte comme poétique), mais au contraire il est une expression directe de la pensée, voire la pensée la plus solennelle, la plus haute.

Forme et idéologie

Or le critère de distinction entre prose et poésie n’en reste pas moins le vers — un critère qui certes n’est pas seulement ornemental. Initialement, le vers et le rythme qu’il impose à l’expression sont liés au chant ; la prose étant par opposition dépourvue de musique. Dès lors le critère de distinction de la poésie est double : stylistique et formel d’abord, par la persistance des moyens hérités des pratiques chantées ; idéologique ensuite, dans la mesure où “poésie” devient peu à peu synonyme de “grandeur”, d’”élévation”, de “noblesse” — noblesse sans doute d’abord, et en soi, de toute création ; puis noblesse de tout ce qu’il est noble d’imiter (selon la définition d’Aristote). Ces deux aspects sont inextricablement liés. Car si “le poète doit être plus poète des fables que poète des mètres”, comme le dit Aristote, la versification, et d’une manière générale “tout ce qui est contre l’usage courant” du langage est toujours requis en poésie. Subsiste un rapport ancien, presque sacré, entre les rimes et les rythmes du poème d’une part et la mesure et l’ordre du monde d’autre part, l’harmonie que toute poésie a charge de célébrer et d’imiter.

Quelques définitions

La dualité des critères se retrouve dans le caractère ambigu de presque toutes les définitions de la poésie, où celle-ci apparaît d’une part comme une recherche ou une affectation du style, à la limite un écart significatif de langage, et d’autre part une “vision du monde” (une idéologie de la fusion, de l’harmonie, de la beauté, de la “légèreté de l’être”, etc., selon les époques).

Exemple de E. Littré, Dictionnaire de la Langue française..., Paris, 1874: «Art le faire des ouvrages en vers.» Mais aussi: « Qualités qui caractérisent les bons vers, et qui peuvent se trouver ailleurs que dans les vers. [.. ] Poésie du stye, richesse, hardiesse, coloris, soit dans les vers, soit dans la prose.» Enfin, au sens figuré, «se dit de tout ce qu’il y a d’élevé, de touchant, dans une œuvre d’art, dans le caractère ou la beauté d’une personne, et même dans une production naturelle. »

Qu’en pensent les poètes eux-mêmes ? Même ambivalence notée par Paul Valéry : “Le poème — cette hésitation prolongée entre le son et le sens.” Certains revendiquent une plus grande liberté, comme Balzac : “Comment faire comprendre à une masse ignorante qu’il y a une poésie indépendante d’une idée, et qui ne gît que dans les mots, dans une musique verbale, dans une succession de consonnes et de voyelles; puis, qu’il y a aussi une poésie d’idées, qui peut se passer de ce qui constitue la poésie des mots.» D’autres se contentent d’une définition minimale et formelle, presque d’une boutade : “Une bonne définition de la poésie ? Je n’en vois plus d’autre valable, que celle-ci : la poésie consiste à passer à la ligne avant la fin de la phrase” (A. Gide). Pour le philosophe Pierre Boutang, la poésie est “un chant dont on n’a pas l’habitude”.

Enfin, après les encyclopédistes et les poètes eux-mêmes, il faut tenir compte de l’avis d’un linguiste. Ce que R. Jakobson appelle la fonction poétique concerne la forme même du message. Lorsque nous parlons, nous n’utilisons pas seulement les mots pour ce qu’ils veulent dire, mais aussi pour leur forme même, et pour des raisons de rythme, de sonorités. Il ne faut pourtant pas confondre poésie et fonction poétique du langage, car cette fonction est présente non seulement dans les poésies, mais dans une infinité de discours et de paroles.

Il est bien vrai que, plus généralement, toute poésie met en jeu une liberté, et c’est ce contre quoi bute toute tentative de définition de la poésie. Mais d’un autre côté la peur des définitions entraîne une complaisance dans le flou qui peut être également dangereuse. Paul Valéry remarquait en 1929, dans Littérature : “La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition la poésie. » Or tout n’est pas poésie, et faire de la poésie un je ne sais quoi d’indéfinissable, d’indicible, définit assez bien cette idéologie poétique qui bride depuis toujours l'invention poétique.

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