Il n'y a que mail-art qui m'aille !

L'Art Postal, plus connu sous le nom de Mail-Art, trouve évidemment sa place dans le champ de la poésie élémentaire, même si le mouvement s'est considérablement émoussé, du fait d'internet essentiellement. Or comme internet, le mail-art n'est (n'était ?) pas un simple "moyen de communication" (ceux qui pensent encore cela à propos d'internet font pitié), ce n'est pas seulement un médium accessoire de diffusion et de contamination des oeuvres, mais une remise en question radicale de la création "artistique" et "poétique", et surtout des modes de production et de circulation des oeuvres.


D'abord, un peu d'histoire : dans les années 1920, les dadaïstes mais surtout les futuristes développent une activité postale effrénée, s'envoient des cartes postales qu'ils produisent eux-mêmes. C'est la première émergence importante et organisée d'art postal. Plus tard, dans les années 1960, les courants post-Dada, surtout Fluxus, reprennent cette pratique, de même que le très important Ray Johnson qui crée en 1962 la "New-York Correspondance School of Art". Le mail-art est né, et regroupe très vite tout un ensemble d'artistes à travers le monde (à l'exception de l'U.R.S.S., de la Chine, et du continent africain en général). Ce courant n'a plus jamais disparu, et retrouve un second souffle dans les années 1980 grâce à l'essor de la photocopie. Le maître-mot, concernant le mail-art, est la Communication. Il est certain que, dans les années 1960, par le fait des courants libertaires, la naissance du "pop", etc., est apparue une première idéologie - souvent simpliste - de la "communication". Devons-nous conclure, pour autant, à l'obsolescence totale de cette idée selon laquelle il vaut mieux communiquer d'individu à individu - quitte à réduire l'ampleur du message - plutôt que de créer "dans son coin" et, pour finir, emprunter les circuits médiatiques à condition bien sûr que ceux­ci vous acceptent et vous reconnaissent en l'occurrence comme artiste ? La communication mass-médiatique, qui s'est imposée "massivement" aujourd'hui, n'épuise pas en effet les possibilités d'échange en matière artistique ou littéraire, tout le monde le sait. Non seulement elle n'épuise pas "toute" la communication, mais elle la réduit à un circuit d'action et de promotion qui tend à exclure l'individu : les publicitaires "communiquent", la télévision "communique"... Et vous ? Et moi ? N'est-ce pas un douloureux paradoxe que cette communication à sens unique ? Il y a beau temps que la dite "communication" est aliénée à de puissants intérêts économiques, voire idéologiques, très éloignés de ce qu'une théorie moderne pourrait élaborer sous les noms d"'échange" et de "communication".

Or, dans un premier temps, il faut appréhender le mail-art comme une véritable critique de l'économie artistique : exclusion du "marché de l'art" mais aussi, et surtout, attentat à l'idée de "publication" comme modèle d'un petit nombre qui parle à un grand nombre (le public). Ce qui définit proprement un Pouvoir, le Pouvoir de l'Edition. Le problème est donc de savoir si une alternative - l'idée même d'alternative - peut trouver quelque crédit et imposer des pratiques "parallèles". Evidemment, si l'on pose la question en terme de marginalité ou de "contestation", le Pouvoir aura beau jeu - et aura raison - de critiquer cette marginalisation comme étant utopique, élitiste, anti-progressiste, etc. A l'inverse, si l'on peut forger un concept de communication qui ne soit pas seulement le corollaire de celui de création (la création étant première et la communication seconde, donc accessoire, selon un schéma naïvement naturaliste qui a la vie dure), mais bien coextensif à celle-ci, englobant le procès de création et jusqu'à la diffusion des oeuvres, autrement dit si la communication comprise au sens large de circulation, transmission, envoi, devient la condition de possibilité même de la production, alors nous pourrons donner raison au mail-art de congédier non seulement la vieille notion d'''oeuvre" poétique (ou artistique) mais aussi les supports économiques servant à sa diffusion.

L'on objectera peut-être que le mail-art utilise bien des formes de distribution officielles, ayant valeur d'institution, ne serait­ce que les services postaux... Il faut alors remarquer l'usage ironique, parodique, que les mail-artistes font de cette institution lorsqu'ils créent leurs propres timbres, leurs propres cartes postales, allant jusqu'à expédier des colis pour le moins surréalistes ou provocants. Cette parodie généralisée relève d'une forme moderne de résistance connue sous le nom d'infiltration... D'autre part, le mail-art étant fondé sur des échanges inter-individuels, à l'exclusion de toute règle, de toute norme commerciale ou juridique, on pourrait penser qu'une telle pratique constitue purement et simplement un retour au "troc". Tu m'écris, je t'écris, point. Mais il y a retour et re-tour (un tour de plus). Le troc est toujours fondé sur une coutume, c'est-à-dire un ensemble de règles tacitement reconnues par les différents protagonistes. Dans le cas du mail-art, le consensus repose sur cette seule règle qu'il n'y a pas de règles, pas de contraintes, même pas l'obligation de répondre (dans ce cas l'échange cesse immédiatement, ou plutôt il n' a pas lieu).

De la même manière il n'existe pas de bon ou de mauvais mail-art : il y a mail-art ou il n'y a pas mail-art, c'est tout ce que l'on peut dire. La réaction, la "critique" se mesure à la fréquence et à la persistance des envois, et s'auto-régule ainsi. Du reste, l'existence même (en chair et en os) du critique est exclue par le principe même du mail-art, lequel commande qu'un même artiste produise, édite et diffuse ses produits à destination d'un autre artiste, sans quelque médiation que ce soit. Ce sont les mêmes qui créent, qui jugent, et qui consomment. L'éventualité même d'un "public" doit être bannie dans la mesure où - on l'a vu - le mail-art se résume tout entier dans un procès de publication. Néanmoins un problème se pose : cette "publication" ­ au sens de démocratisation, décentralisation, etc. -, ne court-elle pas le risque paradoxal de s'enfermer dans un ghetto, un "circuit" réservé, un monde clos ? Après tout, qui connait l'existence du mail-art sinon les mail-artistes eux-mêmes ? Des listes d'adresses, des contacts innombrables sont donnés dans les revues de .. .mail-art, ce qui ne nous avance guère ! Ce paradoxe n'est pas simple à penser ; il concerne toute forme de minorité, qui se veut "démocratique", tout en refusant le statut d'"élite". Formulons les choses ainsi : en tant que mail-artiste, vous n'êtes pas élu (élite), vous n'êtes pas nommé (notion de mérite), pas choisi (notion de goût), vous êtes un peu comme un objet-trouvé. Vous rencontrez le mail-art (toujours par hasard) et vous êtes trouvé par lui : vous êtes tellement heureux de votre découverte que rien ne peut vous en guérir (sauf si vous avez mieux à faire, ce qui se conçoit...). Dans votre boîte à lettres (version light et surtout non commerciale du moderne spam !), le courrier s'amoncelle...

Le mail-art, donc, une association d'individus à l'échelle mondiale, sans assise institutionnelle. Il est vrai pourtant qu'une "Asociacin Latino americana y deI Caribe de Artistas Correo" a été fondée en 1984, à Rosario en Argentine. Seulement, vu le contexte géographique et politique, les préoccupations d'une telle "assemblée" débordaient largement le cadre des activités artistiques en général et du mail-art en particulier. La revue Participacion, éditée par Clemente Padin, en Urugay, se fait l'écho de revendications nettement politiques. Là où le mail-art se fait dénonciation, il semble que les seuls échanges individuels soient insuffisants et qu'une organisation structurée s'impose. Néanmoins, hors de tout contexte politique, d'autres formes de réunions, de rencontres entre mail-artis­tes sont envisageables : c'est le cas, par exemple, de l"'International Mail-Art Congress", organisé simultanément dans plusieurs pays - afin de marquer la décentralisation du mouvement - et relayé par l' excellente revue Clinch, publiée en Suisse par Günther Ruch. Bien différentes sont ces manifestations appelées "shows" ou "exhibitions", qui se résument le plus souvent à des expositions d'oeuvres collectées de par le monde. Cette habitude peut nuire cependant à l'esprit du mail-art, dans la mesure où elle l'entraîne sur un terrain qui n'est pas le sien, où il a toutes les raisons de craindre les feux de la critique : celui des "galeries d'art". Le sens de l'intimité propre au mail­art se perd évidemment dans la juxtaposition des oeuvres, laquelle ne peut échapper à l' arbitraire puisque, par définition, aucun jury, aucune sélection n'aura au préalable ménagé un semblant de cohérence. Un Catalogue vient parfois témoigner de l'évènement, qui comporte exactement les mêmes inconvénients'- quand il ne se réduit pas à une simple liste de noms et d'adresses, ceux des participants.

Dans le domaine éditorial l'on rencontre nombre de revues "spécialisées" dans le mail-art, ce qui apparaît toujours comme une entorse aux lois du genre, mais permet au moins d'être efficacement informé sur les projets des uns et des autres. Il est impossible - il serait ridicule - de prétendre citer ne serait-ce qu'un centième des publications - souvent éphémères - consacrées au mail-art dans les années 80. Néanmoins quelques titres, quelques noms s'imposent. Aux U.S.A., le Spiegleman's mail-art rag, ME Magazine (Carlo Pittore), en Norvège la revue El Djardida (à signaler un numéro spécial consacré aux "manifestes" du mail-art), en Italie, Vittore Béironi et ses Near the Edge Editions, Achille Cavellini, véritable précurseur, en France Pascal Lenoir et sa revue Mani-art ; et puis aussi, pêle-mêle, des "routards", des obstinés (mais jamais des "chefs-de­file") : Guy Bleus (B), Jacques Massa (Fr.), Lucien Suel (Fr.), Jerzy Wankiewicz (Pol), N. Bogdanoviv (You.), J.-.P. Morelle (Fr.), Klaus Groth (AIL), G.X. Jupitter-Larsen (Can.), Jurgen O. Olbrich (BRD), Kum Nam Baik (Corée), Ben Allen (Ire.)... Pour les plus connus, c'est-à-dire les plus productifs, mais encore une fois ce choix ne relève d'aucun jugement de valeur.

Un sort tout particulier doit être fait à la revue Doc(k)s, publiée par Julien Blaine depuis son repère de Ventabren, dans le sud de la France. On peut considérer cette publication comme un monument et comme un miroir de l' activité mail-artistique internationale. Un miroir ou plutôt une loupe : car le format de la revue, sa consistance, son luxe et - ce qui n'est pas rien - sa longévité, contrastent singulièrement avec la fragilité de ses consoeurs. Doc(k)s c'est "géant", c'est le mail-art en proie à une éléphantiasis caractérisée. Doc(k)s exagère, le luxe s'oppose de manière choquante à la "pauvreté" (au sens de l'Arte Povera) des textes et des images, la quantité des documents présentés devient écrasante, obsédante. Et, du coup, cette focalisation outrageante se révèle lumineuse, génialement paradoxale : le "piratage" des moyens éditoriaux, étant ici à son comble, révèle de manière fracassante l'existence du mail-art dans sa singularité. En effet aucune tentative de "récupération" éditoriale du mail-art ne saurait être envisagée, dès lors que cette récupération, cette (ré)­habilitation est déjà mimée avec une telle débauche de moyens. Cette "ruse" mise à part - que l'on peut ou non apprécier comme telle -, Doc(k)s a fait - comme se plait à le souligner Julien Blaine - le "tour du monde" : les anonymes du mail-art y côtoient les vétérans de la poésie visuelle et les "vedettes" de la poésie sonore internationale.

Mais poursuivons notre enquête sur les supports spécifiques du mail-art, et nous rencontrerons bientôt la poésie visuelle dans sa forme la plus épurée, la plus élémentaire. Une sorte singulière de publication - qu'on n'ose plus appeler revue - se présente sous forme de "pochettes-surprises", diversement emballées et remplies jusqu'à la gueule de papiers en tout genre, pouvant être signés ou non, "artistiques" ou non... La formule est simple : un initiateur lance dans le réseau une série d"'invitations" ("vous êtes tous invités"!) autour d'un sujet ou un thème, ou bien encore pas de thème du tout, et il s'agit pour les intéressés de répondre. Mais attention, la pochette ne contenant que des originaux, il convient d'envoyer à l'organisateur une série de cinquante ou cent originaux ! Ce qui ne va pas sans conditionner, évidemment, la nature du travail proposé ; d'où encore l'usage fréquent - pour ne pas dire inévitable - de la photocopie.

Une autre formule consiste à réaliser une plaquette, ou un simili de revue, en expédiant une maquette vierge que devront "remplir" puis "faire circuler" les mail-artistes intéressés. Bon ou mauvais, le résultat n'en sera pas moins surprenant : il témoignera d'une oeuvre collective réalisée suivant les aléas de l'échange, c'est­à-dire selon le plus parfait hasard. Si chaque artiste, chaque poète compose chacun une page, l'ensemble aura l' aspect d'un recueuil ; mais si une même page, un même cadre contient la totalité des interventions, un collage le plus hétéroclite est alors obtenu !

Incontestablement, la carte postale reste le médium privilégié, autant que fondateur : tout mail-artiste qui se respecte y a recours, et ce pour des raisons évidentes. Passons sur l'avantage que représentent la légèreté, la maniabilité d'un tel support. Nous pouvons constater que la nature "biface" de la carte postale - un côté pour l'image, un côté pour le texte - la prédestine en quelque sorte à servir de laboratoire pour la poésie visuelle ; même si le sens de l'intervention consiste justement à perturber cette répartition "traditionnelle". Deux types de productions sont alors envisageables : d'une part les cartes postales imprimées, c'est-à-dire tirées en série à cinq cents ou mille exemplaires, représentant un motif (texte ou image) composé par l'artiste ; d'autre part les cartes postales uniques, envoyées à un correspondant unique. Dans ce cas l'emploi de feutres de couleurs, de peintures, d'encrages, de collages constituent les principales sources de création en matière de cartes postales "surchargées". L'emploi exclusif du ready-made induit un autre type de produits, un autre type d'échanges entre mail-artistes : l'envoi irraisonné et totalement burlesque (lorsque la quantité s'ajoute au dérisoire) de ce que nous pouvons appeler - en hommage à une chanson connue (. ..) - les petits papiers. Forme minimale du poème-trouvé, le "petit­papier" semble particulièrement adapté au mail-art. Pourquoi  ? Tout d'abord le ready-made ainsi radicalisé - prélever ou arracher un fragment quelconque et l'expédier sans autre forme de procès - convient à la rapidité nécessaire de l'envoi (un mail-artiste ne disposera jamais d'assez de temps s'il doit répondre à dix correspondants par jour, et gratifier chacun d'une "oeuvre" au sens habituel du terme). Mais plus fondamentalement, c'est une nécessité intrinsèque et quasiment structurale de favoriser l'extrait et le fragment qui, bien sûr, jouent métaphoriquement la place de l'individu dans le réseau. Nous parvenons toujours à la même conclusion: l'évènement de la communication réduit à rien les contraintes purement formelles, et la création dite "poétique" se confond dans une inter­subjectivité élargie.

Néanmoins nous n'avons pas encore achevé notre parcours. Reste à examiner le support élémentaire par excellence : l'enveloppe. L'enveloppe, pour peu qu'elle soit traitée comme un contenu, à la place même de ce qu'elle est censée contenir, devient le lieu ou le nom du message ; plus exactement, comme message "en creux" elle désigne l'absence même de message et peut, à bon droit, se nommer : "Ensemble­Vide-Editions" (titre d'une collection que nous avions nous-même créée, entièrement photocopiées sur du papier... kraft, c'est-à-dire du papier d'emballage). De son côté le timbre-poste, qui supporte peut-être à lui tout seul l'origine (historique) du mail-art, admet une fonction similaire. Par-delà les motifs artistiques plus ou moins variés, de Dada à Fluxus, et jusqu'à aujourd'hui (quoique de manière moins prononcée), nous réservons au timbre-poste ce privilège qu'il a toujours eu mais qu'il partage avec les "sceaux" et les "tampons" : le privilège de la nomination. Le mail-artiste se signe de cette manière, soit en créant des timbres imaginaires - parodie extrême et usurpation du Pouvoir -, soit en appliquant un tampon qui est la réplique sans complexe - mais non sans humour - des sceaux d'autrefois. Quoi de plus élémentaire que de laisser sa trace, sa marque, son nom, surtout si cette marque n'est pas celle d'un marquis... ? 

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