Une poésie élémentaire contre le fascisme ordinaire


Un constat : le fascisme s’est banalisé, il est passé dans le discours commun où sa possibilité n’est plus seulement latente, où son surgissement se fait de moins en moins « accidentel » et exceptionnel, en bref il est devenu ordinaire.

Avant d’être une idéologie, un ensemble de thèses pseudo-philosophiques et pseudo-scientifiques vantant l’inégalité des sexes, des races ou des cultures, et accessoirement un ensemble de moyens étatiques et militaires destinés à asseoir une société fondée sur ces principes (en bref un pouvoir autoritaire), le fascisme est surtout un mécanisme d’exclusion dans le langage, à même la langue : c’est avant tout une violence faite au langage.

Ce sont certains traits bien caractéristiques du discours qui signent le fascisme : par exemple les inévitables « dérapages » sexistes ou racistes, les outrages et les injures qui l’émaillent invariablement, les appels plus ou moins explicites à la violence, au bizutage ou à la vengeance... Un idéologue comme Alain Soral a beau récuser le qualificatif de fasciste et prétendre que ses positions nationalistes n’ont rien à voir avec l’extrême droite, néo-nazie ou néo-fasciste, ses interventions et ses prestations filmées sont toutes frappées du même sceau qui résume l’essence même du fascisme : l’anathème pour tout concept, la dénonciation (du faible, de l’assisté, du dégénéré, du démocrate, du… juif) pour tout programme, l’injure et la menace jamais bien loin…


Voici quelques années, un certain nombre d’auteurs et d’éditeurs de poésie (dont j’étais,) furent poursuivis par la vindicte furieuse d’un jeune écervelé se déclarant ouvertement néo-nazi, mais également poète et défendant la « vraie Poésie » contre les tenants de la poésie contemporaine, ces « usurpateurs ». De se répandre partout où il le pouvait sur internet en billets incendiaires et vengeurs faisant revenir deux insultes principales censées nous nuire, voire nous « tuer » symboliquement : « salopes » (pour les dames) et « enculés » (pour les messieurs). Il fallut au moins le concours de Google pour « laver » notre réputation et effacer laborieusement les traces de la « calomnie »… Ce gars-là était furieux que les tenants de la poésie contemporaine osent à ce point salir le mythe du Poème éternel, osent même employer le mot Poésie. Manifestement, la poésie contemporaine ne lui semblait pas suffisamment faire Sens, ce qui pour lui était le pire des crimes. De s’en prendre tout particulièrement au soi-disant « formalisme » ou au « textualisme » (comme on disait à une époque) qui selon lui désincarnaient la poésie, l’écartant de son but noble et essentiel : rien moins que de ré-enchanter la société et finalement annoncer une société elle-même poétique. Sa grande idée était que la société devait se faire poème incarné. Inversement la poésie n’avait aucun intérêt si elle ne s’incarnait pas dans le social. Je ne remercierai jamais assez cet abruti, fanatique de la « vérité poétique », pour m’avoir subitement ouvert les yeux sur la nature profonde et occultée du fascisme. Le voilà bien le cœur du fascisme : une pseudo politique fondée sur une pseudo poétique, voire l’idée même que les deux seraient essentiellement liées. Cette idée que la société doit être belle comme un poème – ou sinon mérite de disparaître dans un ultime feu d’artifice lui-même parousiaque et « poétique ». Certes, de ce point de vue qui entend nouer la société au sublime sacrificiel, la démocratie apparaît comme un prosaïsme insupportable et la dernière des nullités ! 

Que fait-on de l’étrangeté foncière du langage et a fortiori du chant poétique, qui seul permet l’hospitalité des langues, dans ce totalitarisme de la société-poème ? Navré d’ajouter que cette conception dangereusement naïve et bornée de la poésie – comme de la politique – n’est guère éloignée d’un autre dogme professé par d’éminents philosophes, un autre totalitarisme, celui du poème défini comme dévoilement de la vérité de l’Être.


La poésie élémentaire n’est pas une poésie du dévoilement mais une poésie dévoilée. Visuellement, oralement, textuellement, pratiquement.

Ce que, avec d’autres, j’appelle « poésie élémentaire », est une branche de la poésie contemporaine qui, outre le fait de revendiquer haut et fort sa modernité et sa contemporanéité, n’oublie pas les dimensions concrètes et matérielles des signifiants utilisés, majoritairement linguistiques. Elle se décline depuis un siècle (elle est vraiment apparue à l’issue de la première guerre mondiale, avec le dadaïsme et le futurisme) sous les noms de « poésie concrète », « poésie visuelle », « poésie sonore » ou « poésie-action » (performances). Autant de genres ou de modalités auxquels il faut adjoindre aujourd’hui les frayages audio-visuels et autres expérimentations numériques, utilisant ou non internet.

Il faut savoir qu'il existe une poésie non-littéraire, et pas seulement prosaïque et non-poétique au sens restreint du mot. Une poésie non-figurative au sens large du terme, fuyant ou marginalisant cette figure reine qu'est la métaphore, s'il est vrai que la métaphore – condensation du sens par substitution des signifiants – est le mode de représentation classique de la poésie. Certes, il serait impossible et vain de vouloir exclure toute métaphore, mais il est un usage de la métaphore qui la prive de son usage mimétique fondamental, un usage qui la cloue sur elle-même et la pétrifie littéralement. En un mot une poésie non-représentative, fût-ce pour représenter l'absence. 

Il est une poésie matérielle qui emprunte les voies du concret – visuel ou sonore – non pour célébrer la matière, mais paradoxalement pour célébrer la ...poésie qu’elle trouve, sous son propre champ, ses propres pavés. C’est pourquoi la dimension élémentairement aboutie des poésies concrètes, sonores et visuelles, se fait jour dans le ready-made, le ready-made généralisé. Le poème non plus comme parole essentielle et dévoilement, mais le poème comme objet trouvé déjà-dévoilé, déjà-fait déjà-dit, déjà-entendu déjà-lu, fait divers de culture et de langue. Donc une poésie identiquement inventive et de découverte. Découvrir, ce n'est pas dévoiler, précisément parce qu'ici la dialectique voiler/dévoiler fait défaut : rien n'est couvert, tout est à découvrir parce que tout est à découvert. Une poésie qui emprunte les voies de la scène, de l'action, de la performance, non pour faire événement ou célébrer l'événement mais pour célébrer le poète, le poète « ordinaire » tel que nous le nommons, en chair et en os comme dirait Julien Blaine, non pas exposant mais bel et bien exposé, non pas dé-livrant tel ou tel morceau de bravoure en le lisant, mais livrant lui-même, donc littéralement faisant livre.



Faire de la poésie élémentaire, de la poésie concrète une arme à la fois préventive et curative contre le fascisme devenu ordinaire, ce n’est pas gagné si l’on pense à certains courants d’avant-garde (comme le futurisme de Marinetti entre autres) qui eux-mêmes ont pu frayer, par leur culte de l’expressivité, de l’énergie, et pour finir de la technique, avec le fascisme historique... Toujours cette même confusion autour de la notion de force poétique (relire Nietzsche et Deleuze comme antidote) que l’on voudrait extraire de la nature ou d’une « nature » profonde de l’humain.

Mais ce fascisme-là, folklorique, même s’il est loin d’avoir disparu, n’est pas celui qui menace. Il est plus important et plus urgent de réaliser comment le fascisme s'est banalisé avec l'essor du FN, en France, et la complicité des « intellectuels » et autres Grandes Têtes Molles médiatiques...

C’est pourquoi, de mon point de vue, il y faut à nouveau quelque excès et quelque outrance de formes et de styles propres à effrayer à nouveau le bourgeois, déranger la nouvelle académie cathodique. Ce n'est donc pas le moment de s'endormir.

Nous n’avons pas seulement à faire à quelques figures médiatiques omniprésentes, aussi pénibles à voir et entendre qu’insignifiantes intellectuellement, porte-drapeaux de la « nouvelle réaction » droitière anti-soixante-huitarde, « manifestants pour tous », etc.. Nous avons affaire aujourd’hui à un fascisme vulgarisé, médiatisé, parfaitement soluble et presque indiscernable dans le paysage audio-visuel et culturel en général, devenu viscéralement et globalement réactionnaire.

Le discours culturel ambiant n’en a jamais fini, semble-t-il, de stigmatiser et de vouloir éliminer le dur travail de la forme d’où surgit pourtant toute force poétique. Mais travailler la forme, ce n’est pas seulement la polir inlassablement, avec la modestie légendaire de l’artisan, vers la « bonne » forme. Jamais l’illisible apparent n’aura suscité autant de haine. Pourquoi ce discours lisse et policé, faussement neutre et objectif du « journalisme » (y compris littéraire) me fait-il craindre la montée, ou plutôt l’existence d’un fascisme latent et sournois ?

Nous avons affaire à un retour de l’intolérance, intolérance envers tout ce qui ose se présenter comme frayage tant soit peu radical, avant-gardiste, futuriste, anarchiste, destructeur de formes, révolutionnaire… Car c’est « dépassé » n’est-ce pas le « formalisme », « l’expérimentalisme » poétique… Retour au sens, au signifié, à l’intériorité, au psychologique, au roman… à la « littérature » pour peu qu’elle soit consensuelle et atterrisse sur les plateaux TV en passant par les cénacles des prix littéraires ! Ce qui m’inquiète paradoxalement c’est ce consensus qui se perpétue autour du mot « littérature » – comme celui de « philosophie » mis à toutes les sauces – qui peut devenir le symbole d’un conservatisme culturel redoutable. Un fascisme ordinaire aux couleurs mêmes de l’exception culturelle, un comble !



Il en va donc aussi de la responsabilité des intellectuels et bien entendu des philosophes.

Comment oser se présenter comme un intellectuel ou comme un philosophe dans un contexte médiatique (ces plateaux de télévision où le débat d’idée se ramène à l’autopromotion voire à l’autocélébration indécente) qui représente la négation de l’intelligence, du sens critique et du débat philosophique ?

Le discours poétique est, a toujours été et sera plus que jamais l’anti-discours intellectuel. 

La poésie élémentaire, par son illisibilité et son invisibilité médiatique, qu’elle assume, est le discours le plus éloigné du discours des intellectuels, depuis que ceux-ci sont en proie à ce que j’appellerais le syndrome journalistique (autrefois « publier dans le journal », aujourd’hui « passer au journal », c’est cela et rien d’autre qui définit l’intellectuel). Bien sûr, cela est pathétique. Mais comme je l’ai dit le concept de littérature ne suffit plus à contrer ce phénomène.

Si le poète ordinaire n’est pas un intellectuel, il n’est pas davantage un « écrivain ».

Ce sera – en-résistance – la poésie plutôt que la littérature, voire la poésie contre la littérature. Ou si l’on préfère : la poésie comprise comme radicalisme littéraire, et la poésie élémentaire en tant que radicalisme poétique.



A la lettre contre le fascisme, littéralement, précisément, n’est-ce pas dans les cordes d’une poésie élémentaire qui, de différentes manières, a toujours fait jouer le littéral contre le littéraire, le signifiant-objet contre le fantasme du Sens ?

Le concept de littérature, bourgeois à n’en plus pouvoir, se fonde sur la posture subjective de l’« auteur » à l’œuvre (voire peaufinant son œuvre), pariant sur une fondamentale proximité (contiguïté, continuité ou réversibilité) de la métaphore et du concept, de la fiction et de la théorie, de l’écriture et de la pensée, pourvu que le tout culmine dans un même sublime produit, l’objet « livre ». Un écrivain se dissimule derrière tout philosophe et réciproquement, de même qu’un intellectuel-journaliste se tient, prêt à « intervenir », derrière ceux-ci. Désormais le livre et la caméra font la paire ; journalistes, écrivains, intellectuels se draguent mutuellement sans vergogne. C’est tout ce système culturel élitiste, ce modèle archi-daté de la « propriété intellectuelle » aussi bien qui explose et d’ailleurs a déjà explosé – bien avant les bienfaits, tous relatifs car à double tranchant, de la « révolution numérique » – avec l’utopie libertarienne du mail-art, avec les performances de la « poésie-action » (Filliou, Blaine, Heidsieck, et tant d’autres qui n’ont jamais cessé de (se) produire tout en demeurant méconnus), les expérimentations vocales ou bruitistes de la poésie sonore (ou de la poésie écrite devenant sonore dès lors qu’elle s’ébruite en public – ce qui n’est jamais sans risque), la poésie visuelle ou encore les tendances plus récentes de poésie-vidéo-performance.

Exemplairement, elles sont révélatrices du fascisme ordinaire et de l’intolérance rampante de nos contemporains, si peu disposés à en accepter l’augure cependant, puisque précisément ces formes d’expression que j’ai citées font l’unanimité « contre » elles dans le système de la culture. Elles sont inadmissibles comme l’écrivait jadis Denis Roche à propos de la poésie, car radicalement imprésentables, non solubles dans la culture médiatique (journaux, télévision, et pas beaucoup mieux internet).

Le problème de la lisibilité littéraire se ramène à un décalage entre ce qu’attend benoitement le grand public et les écarts auxquels se risquent certains créateurs. Le « grand public » juge selon des critères simplistes qui lui sont imposés conjointement par la publicité et par une certaine idéologie de la « grandeur ». Le grand public voit grand. C’est là qu’est le vice. Le grand public réclame de grands auteurs, c’est ainsi que s’opère la collusion entre les idéaux bourgeois classiques et la mercantilisation généralisée des biens culturels. Car le problème n’est pas tant celui de l’écriture que celui de la publication ; l’idée de publication repose sur le modèle d’un petit nombre qui s’adresse à un grand nombre, le public. Or tout le monde devrait écrire à tout le monde ou tout le monde devrait cesser d’écrire. C’était d’ailleurs l’utopie véhiculée par le mail-art annonçant le premier internet, et l’on ne peut que souhaiter qu’elle ressuscite par-delà les « facilités » du même internet.



Le dépassement des formes (consensuelles, académiques) continue de susciter une haine tenace, non plus celle du petit nazillon pathétique de tout à l’heure, mais la haine du bourgeois parisien cultivé qui ne déteste rien tant que le rap, le slam (bien trop « populaire » !), la poésie qui se hurle dans des micros …mais tout aussi bien, à l’autre extrémité de l’échiquier, l’élitisme supposé de certains poètes professeurs de littérature ou de grammaire.

La question du sens ne cesse de tarauder critiques et grand public – nullement les créateurs et les vrais lecteurs, pour qui le travail et l’œuvre font toujours sens. Comme je l’ai raconté plus haut, la possibilité du non-sens ou plutôt son hallucination est cela même qui réveille le fasciste, le fait sortir de ses gonds – il s’ensuit forces injures dénonçant et jetant en pâture le (mauvais) poète au (bon) peuple. Le lisible est largement fonction d’une maturité à la fois personnelle et historique. Un auteur comme Pierre Guyotat n’est pas « illisible » pour tout le monde, et en l’occurrence c’est bien moins le « contenu » (sexuel ?) qui fait barrage ou plutôt scandale qu’une « forme » elle-même excessive à plus d’un titre. Encore que cet écrivain se soit toujours prononcé explicitement pour un maintien du sens dans le phrasé, et en faveur d'une relative intégrité syntagmatique, même si la ponctuation y fait régulièrement défaut. Pour reprendre une distinction que Duchamp appliquait naguère à la peinture en termes de « visible » et de « voyable », peut-être pourrait-on appliquer à la littérature une distinction entre le « lisible » d’une part – qui fait sens, du moins immédiatement – et le « lisable » d’autre part – qui excède, fait négation ou du moins diffère le sens. Un texte qui trahirait les conventions de la communication raisonnable, à commencer par l’intégrité de la langue, n’en resterait pas moins « lisable » en faisant appel à d’autres qualités et d’autres facultés du lecteur.



Partons d’une évidence : l’acte d’écrire, au prix d’une épochè originaire valant bien le cogito cartésien, n’implique-t-il pas une liberté absolue ? Ce lien entre écriture et liberté, unique et fondateur, nous le croyions définitivement acquis contre la barbarie des dogmes. Nous nous trompions. Cette évidence – l’écriture n’a pas de règles – devrait ouvrir de plein droit aux poètes et aux écrivains le champ de toutes les expériences possibles. Au fond ce n’est pas tant la haine du « formel » qui nourrit ces chicanes, ces discours moralisateurs et réactionnaires qui ne cessent de faire retour, que littéralement le refus de l’espace, le déni pur et simple de la liberté d’expression dans sa dimension la plus brute.

Aucun commentaire: