Faut-il être absolument postmoderne?

Jean-François Lyotard a introduit le mot "postmoderne" en philosophie dans un livre (La condition postmoderne, 1979) qui se présente simplement, avant toute intention polémique, comme un rapport. Il prétend dresser un bilan des principaux codes langagiers surdéterminant le Savoir et ses divers modes de légitimation. Lyotard extrait ses références des nouvelles technologies communicationnelles, informatiques, ou cybernétiques. Etant donné le caractère provisoire de ces recherches, et les simplifications inévitables auxquelles le philosophe a recourt, on peut certes considérer comme réductrices ou hasardeuses nombre de ses analyses. Lyotard fait notamment la part trop belle au discours narratif, plus exactement au récit, qui serait le modèle légitimant de tous les autres types de discours (cognitifs, prescriptifs, etc.) et aurait seul en retour, par sa pratique "mineure" ou micrologique, le privilège exorbitant de procéder à sa propre délégitimisation. Cela contredit justement la thèse principale de l'ouvrage qui conclut à l’hétérogénéité totale des types de phrases et des genres de discours, ce que Lyotard appellera plus tard dans son maître-livre Le Différend.

 Lyotard vise essentiellement une pratique inconsciente du discours, telle que le genre "cognitif "se trouve survalorisé alors même que l’opération fondatrice et légitimante (préjugés ontologiques, épistémologiques, etc…) ne relève que du mythe, c’est-à-dire d’une forme essentielle du récit. D’une manière générale, tout savoir – y compris le savoir "scientifique" – est obligé de se raconter pour faire savoir qu’il sait… En fin de compte, Lyotard propose de radicaliser les jeux de langage, non pour parvenir à un consensus (qui revient toujours à une forme auto–légitimante du "système") mais au contraire à un dissentiment généralisé. Ce qu’il faut entendre comme une éthique de l’enchaînement des phrases, une provocation au dialogue, et pas du tout comme une invitation au délire. 

Cette approche, on s’en doute, fragilise ou rend problématique le concept d’émancipation culturelle héritée des Lumières, d'où maintenant le sens polémique dont s'est chargée l'idée de postmodernité et le "courant" que certains - tenants effarouchés et scandalisés d'une "modernité" éternelle (au pire) ou à venir (au mieux) - ont d'ailleurs largement fantasmé, répondant au nom plus vague de "postmodernisme". Certes, il n’est plus possible "aujourd'hui" de s’entendre sur un Projet de civilisation unique qui ne trahisse la domination d’un groupe de locuteurs sur un autre. Autrement dit une critique de la Modernité et de son Histoire s'impose de toute façon, quelques soient les limites de l'analyse de Lyotard. 

Ce qui a nourri la polémique, durant ces dernières décennies, entre modernité et postmodernité peut sembler dérisoire lorsque, par exemple, on ramène cette opposition à un débat entre rationalisme et irrationalisme. Il est malvenu de qualifier d’"anarchistes–utopistes" (comme le fait assez ridiculement Habermas dans Le discours philosophique de la modernité) les tenants du postmodernisme, dans la mesure où ceux-ci n’ont cessé d’écrire, et de ré-écrire, que la post-modernité ne faisait en rien "époque" mais au contraire devait être conçue et pratiquée comme une ré-écriture de la modernité. Post-modernité n’est rien d’autre que l’envoi, le don que la modernité se fait de/à elle-même – mais cette fois sans espoir de retour ou de dépassement. Un peu au sens où, en psychanalyse, la cure est dite "interminable". Faire une "cure" de post-modernisme ne serait en rien une tentative de guérir de la modernité, mais au contraire une façon d’y être "attentif", et d'en assurer la "garde" (cf. article suivant sur "Avant-garde") pour finalement pérenniser ce qui doit l'être même si le métissage (culturel) et le nomadisme (philosophique) semblent désormais la "règle". C'est pourquoi il y a sens aujourd'hui d'affirmer qu'il faut être absolument postmoderne – sans cesser absolument d'être moderne – pour peu qu'on saisisse la part de provocation et de subjectivisme radical que comporte pareille injonction (dans la phrase initiale de Rimbaud aussi bien). Voilà où doivent se loger les scrupules du philosophe (Derrida a souvent fourni de beaux exemples de ce type de ré-écriture), davantage que dans les leçons de morale qu’administre aujourd’hui les tenants d'un pseudo-humanisme revanchard - lequel se plaît à faire rimer "postmoderrnité" avec "nullité" - sans bien voir que c'est à la modernité elle-même qu'ils s'en prennent sous ce mot de postmodernité dont ils n'ont pas soupesé un gramme de sens.


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