Minorités et Underground

Écritures mineures, minoritaires, clandestines, ou « underground »… le phénomène a toujours existé et ne se rapporte pas comme une évidence au principe d’Avant-garde ni aux mouvements  d’avant-garde historiques, puisque la seule existence d’un « mouvement » indique une dynamique collective et déjà une forme de reconnaissance à l’opposé de cette marginalité – subie ou assumée – que  semble impliquer le mot « underground ». Dans les souterrains de l’underground artistique, culturel ou politique, se meuvent et se côtoient, sans forcément se rencontrer, des tendances et des réalités extrêmement diverses, souvent opposées et parfois incompatibles, extrémistes ou pas, extrêmement originales ou au contraire affligeantes de banalité ; de futures avant-gardes, des immatures destinées à le demeurer, des génies incompris, des « cas » et de grands solitaires… Mieux vaut, au moins heuristiquement, conserver un lien ténu avec le principe d’avant-garde, seul phare pour nous orienter en ces eaux troubles et agitées, et peut-être nous sauver d’une noyade assurée ! Après tout de ce creuset indistinct les avant-gardes ont fait partie, elles en partent. L’on peut articuler trois angles d’approche ou trois niveaux de réflexion pour cerner ce concept d’underground : une première réalité sociale renvoyant au simple phénomène « minoritaire », une question d’ordre esthétique et ici littéraire mettant en jeu la « lisibilité », enfin une niveau thématique touchant au contenu que l’on qualifiera globalement de « contestataire » et par ailleurs d’« utopique ».


Doit-on s’étonner ou s’indigner de l’isolement de certains auteurs qui n’obtiennent ni les faveurs du public ni celles de la critique ? Soyons clair : les « minorités » se forment et s’assument généralement à contre-cœur, elles tombent de haut ou ne décollent pas, et il n’y a aucune raison sensée de souhaiter l’insuccès ! Ne dit-on pas que le talent et a fortiori le génie finissent toujours par être reconnus, y compris par la « majorité », qu’il faut laisser du temps au temps, etc. ? Il n’est donc pas anormal que les meilleurs auteurs soient aussi les grands auteurs de demain et accèdent fatalement à la gloire… Laissons pour l’instant cette question (vérité ou préjugé ?) en suspens. De toute façon, inversement, l’underground ne saurait admettre de leaders, de vedettes – sinon peut-être « d’avant-garde » justement !

Régulièrement des bandes et groupuscules aux tendances « apaches » déferlent incognito sur le plateau des Lettres avec des idées très noires. A titre d’exemple, citons Le Mélog, groupe surréaliste et anarchiste défendant et surtout illustrant une Poésie en ses pépites d’éternel, déversée durant un quasi-demi-siècle dans leurs revues successives que furent Le Mélog, Incendie de forêt, ou La Crécelle noire. « Nous sommes célèbres et reconnus depuis notre naissance. Nous sommes les voyageurs d’une autre dimension, les lépreux de la Littérature ; crécelle en main, nous crachons dans les soupes et les bénitiers. » (La Crécelle noire n°1, 1979). Comme quoi les minorités demeurent bien ici les ennemies des élites. Pour des outlaws de cette trempe, le peuple ne se confondra jamais avec le « grand public » (notion médiatique s’il en est, mais d’origine bourgeoise) et tout espoir de révolution ou de subversion (anarchiste) n’est pas perdu.

Le problème de la lisibilité littéraire, ensuite, se ramène à un décalage entre ce qu’attend benoitement le grand public et qu’osent par ailleurs certains créateurs. Le « grand public » juge selon des critères fixes et simplistes qui lui sont imposés par la publicité associée à une idéologie de la « grandeur ». Le grand public voit grand. C’est là qu’est le vice. Le grand public réclame de grands auteurs, c’est ainsi que s’opère la collusion entre les idéaux bourgeois classiques et la mercantilisation généralisée des biens culturels. Car le problème n’est pas tant celui de l’écriture que celui de la publication ; l’idée de publication repose sur le modèle d’un petit nombre qui s’adresse à un grand nombre, le public. Or tout le monde devrait écrire à tout le monde ou tout le monde devrait cesser d’écrire. A tout le moins, l’écrivain et l’artiste devraient accepter de ne plus être des phares, des maîtres. La suffisance, ça suffit !

La question du sens ne cesse de tarauder critiques et grand public – nullement les créateurs et les vrais amateurs/lecteurs, pour qui le travail et l’œuvre font toujours sens. Le lisible, de ce point de vue, est largement fonction d’une maturité à la fois personnelle et historique. Un auteur comme Pierre Guyotat n’est pas « illisible » pour tout le monde, et en l’occurrence c’est bien moins le « contenu » sexuel qui fait barrage (ou plutôt scandale) qu’une « forme » elle-même excessive à plus d’un titre. Encore que cet écrivain se soit toujours prononcé explicitement pour un maintien du sens dans le phrasé, même si la ponctuation y fait régulièrement défaut. Pour reprendre une distinction que Duchamp appliquait naguère à la peinture en termes de « visible » et de « voyable », peut-être pourrait-on appliquer à la littérature une distinction entre le « lisible » d’une part – qui fait sens, du moins immédiatement – et le « lisable » d’autre part – qui excède, fait négation ou du moins diffère le sens. Un texte qui trahirait les conventions de la communication raisonnable, à commencer par l’intégrité de la langue, n’en resterait pas moins « lisable » en faisant appel à d’autres qualités et d’autres facultés du lecteur.

Le soi-disant « formalisme » – concept fourre-tout s’il en est – des avant-gardes concentre toutes les accusations, toutes les vindictes, voire les haines. Pour cette raison il vaut la peine de s’y attarder. Partons d’une évidence : l’acte d’écrire, au prix d’une épochè originaire valant bien le cogito cartésien, n’implique t-il pas une liberté absolue ? Ce lien entre écriture et liberté, unique et fondateur, nous le croyions définitivement acquis contre la barbarie des dogmes. Nous nous trompions. Cette évidence – l’écriture n’a pas de règles – devrait ouvrir de plein droit aux poètes et aux écrivains le champ de toutes les expériences possibles. Au fond ce n’est pas tant la haine du « formel » qui nourrit ces chicanes, ces discours moralisateurs et réactionnaires qui ne cessent de faire retour, que littéralement le refus de l’espace, le déni pur et simple de la liberté d’expression dans sa dimension la plus brute. Que dit le vieil humanisme ? Il assimile liberté et subjectivité ; mais dans le même temps, il institue un principe de la (bonne) Forme académique contre tout travail poïétique des formes où réside de plein droit la modernité – terme qu’il ne serait pas vain de ressusciter, par conséquent, par-delà le nécessaire concept de postmodernité, comme déjà vu.

Refuser la facilité, com-pliquer, trouver un emballement et un lyrisme qui ne provoquent plus haut-le-cœur et sarcasme, serait la tâche d’une écriture « hard » (hardie) et vivante. Pendant ce temps critiques et universitaires tentent de nuancer, réfléchissent, piochent au réservoir miraculeux de la linguistique. Roland Barthes accepte chez Philippe Sollers ce qu’il appelle une « littérature du signifié », en la distinguant du « babil » pur et simple qui se cantonne, selon lui, aux jeux du signifiant… Les lecteurs de James Joyce ou de Gertrude Stein apprécieront. C’est ainsi, par des décisions théoriques arbitraires, que sont consacrées certaines avant-gardes prétendument dégagées de l’expérimentalisme, ou pire, de l’amateurisme. L’avant-garde serait-elle finalement une faction de l’underground – qui aurait réussi, mais au prix de quelle trahison ?

Contre l’historicisme conservateur – en particulier franco-français – et la suffisance (passée) de certaines avant-gardes, il est une alternative séduisante : le domaine étranger. Pour faire honte ! L’effet s’avère toujours déstabilisant et ne nécessite aucun alibi théorique. La différence s’impose, est acceptée comme telle. Cummings, Pound, Stein… Il ne reste plus ensuite qu’à s’expatrier définitivement, de toute patrie, prendre les chemins de l’expérience, de toutes les expériences.

Enfin l’on peut résumer sous le titre de « contestation », qui ne connote rien de spécifiquement politique, la plupart des thèmes latents ou exprimés dans la littérature poétique underground. Nulle action concertée ni même unité de ton dans ces débordements fielleux, joyeux, hargneux, ludiques ou lubriques… Transgresser les tabous culturels fondamentaux est un sport dans lequel les tenants de l’underground contestataire sont passés maîtres. A titre d’exemple le groupe « Panique » (« underground » incontestablement puisque demeuré inconnu du grand public et fort tardivement recensé par la critique) fondé en 1962 entre autres par Fernando Arrabal, Alexandre Jodorowsky et Roland Topor a manifesté un certain nombre d’outrances, via humour noir et dérision, dans des domaines comprenant l’écriture, le dessin ou le théâtre, et bien entendu le happening, bien au-delà de ce à quoi un surréalisme pontifiant et lénifiant nous avait accoutumé. Le Manifeste panique (Arrabal, 10/18, 1973) navigue entre provocation et autodérision également extrêmes et ne dévoile qu’une obsession : attaquer et mépriser (cf. la revue Le Mépris fondée par J. Sternberg) la suffisance de toute culture institutionnalisée. L’individualisme est de règle, lui seul possède quelque vertu désaliénante.

Si Max Stirner pouvait écrire dans L’Unique et sa propriété « croire en la réalité de l’Etat revient à croire aux fantômes », tout « mouvement » underground nous signale que l’existence même de l’Art et de la Littérature relève d’une illusion, un leurre pathétique. C’est vrai aussi pour la Politique. Lucien Suel est l’auteur de cette phrase « parfaite » et définitive : « La formule Individu brillait magnifiquement dans le noir ». Il est bien vrai que l’individu ne se morcelle pas ; l’individualité ne se négocie pas. Refusant le social sous toutes ses faces, le vrai anarchisme ne peut transiger avec le misérabilisme ambiant, en acceptant dans la vie un lieu où il faudrait agir raisonnablement, lieu qui serait le politique.


Plutôt la Haine ou l’Indifférence ? A première vue l’indifférence survient après les derniers sursauts de haine. Mais en réalité elle provient de nulle part, s’étale simplement ; elle n’a pas de cause et plus de motif de disparaître. Avec sa complice Solitude, son nom est Non – à tout ce qui précède et ce qui survivra. Elle est le comble du concret, et de l’abstrait ; glisse sur tout ou accroche un rien. Rêverie ou utopie qu’un quarteron de poètes surdoués a su transformer en pépite rare, ce fut De la déception pure, manifeste froid paru en 1973 chez Christian Bourgois et signé par Bailly, Buin, Sautreau et Velter. Un Non qui n’épargne pas même la poésie : « Parler de la poésie comme si elle « existait », voilà qui revient à lui accorder beaucoup d’importance. La poésie n’a aucune importance. Ectoplasme patient, elle ne proteste même pas devant une telle affirmation. A vrai dire, elle ne se départit jamais de son indifférence, qu’on la nie, la provoque, ou la berce. » (Yves Buin, ibid., p. 32). Utopie du Rien ou plutôt Atopie, donc, que certains avaient auparavant cherché du côté de l’orientalisme (« Le Grand Jeu » version René Daumal) ou convertissent en Nomadisme intellectuel (Kenneth White), toutes formes d’errances métaphysiques empruntant le nom de Poésie mais qui s’éloignent, pour le coup, du concret « élémentaire » dont nous entendons poursuivre la quête ou peut-être seulement la cueillette, notamment du côté des poésies visuelles et sonores.

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